le guignol à roulettes

Tournée européenne 2019 Tout un monde !

C'est en juin que le voyage a commencé. Invités pas Stanislas Doubrava, directeur du Théâtre Naivni Divadlo de Liberec, nous nous sommes rendus en Tchéquie au Festival Materinka. Une belle semaine de fête et de soleil. Depuis des siècles la marionnette est un art majeur en Tchéquie. On le sent partout à Liberec. L'éléphant, qui depuis des années envahit la ville en tant que symbole de Materinka, a pris cette année la forme d'un théâtre de poche minuscule installé au milieu de la place de l'Hôtel de Ville. Invités par deux pilotes dûment équipés pour le vol, on entre par le cul, le commandant s'installe dans le cockpit, son assistant nous explique que l'on part à la recherche d'un être perdu. Les quelques 6 ou 8 spectateurs assis face à face dans le ventre de l'éléphant se marrent déjà. Après les secousses du décollage une très jolie scène miniature se déroule sur la table entre nous. Pas un mot. Un éléphant volant passe (on a compris que c'est l'éléphant même dans lequel nous sommes installés), il cherche et trouve l'égaré. On comprend que Bever est sauvé. Bever est là, et le changement d'échelle est hilarant : l'immense peluche de castor se dandine au milieu de l'habitacle, la mission est terminée. Les acteurs sont bons, c'est l'équipe de Naivni, dans sa forme très réduite. Comme il faut que le spectacle dure toute la journée, ils fonctionnent en duos interchangeables. Le ton est donné. On va s'amuser et on verra de belles performances.

 

Les gens sont venus de loin : les directeurs et directrices des Festivals de Ida au Japon, de Montréal, de Chicago, de Bochum, de Guadalajara au Mexique, le directeur du musée de la marionnette de Bruxelles, tout le monde est relax et on ressent comme une envie de vacances, de bien être. On développe des amitiés et c'est bien agréable de travailler ainsi. Parmi toutes les perles du Festival, j'en retiens quatre : deux spectacles et deux expositions. Le premier est de Karel, le directeur du Théâtre Spiegel, dont tout le monde tait le nom flamand si difficile à prononcer. Toujours plus avancé dans ses recherches sur le théâtre pour le très jeune public, Karel nous a habitués à des moments d'émerveillement et de pur jeu. De jeu pur. De jeu des enfants bien sûr, autant que des artistes. Ici ce sont des musiciennes et des musiciens baroques qui mènent le bal. La musique est magnifique, les artistes détendus et joueurs, comme si cela allait de soi de chanter ainsi ou de jouer de la harpe. Sans aucun doute c'est le but : désacraliser l'instrumentiste pour que l'enfant joue avec lui. Les bambins sont là, entourés de trop d'adultes – le prix à payer parce qu'ici on joue en festival – mais tout à fait concentrés à ce que le Spiegel leur apporte : une musique extraordinaire, une douceur bienvenue, un espace avenant et plein de surprises. Impeccable. On se demande pourquoi il y a encore des gens qui racontent des bêtises aux tout petits. C'est de la beauté qu'il nous faut, à tout âge. Chapeau bas!

 

Le deuxième c'est un impromptu, dans le bar des artistes, même pas dans le programme. C'est dommage que nous n'ayons plus de programmation pour adultes à Fribourg, parce que ça c'est exactement dans le style de Micro-Climat. Déjanté et fin, simple et bien fait, brut et énergique. Et immensément drôle. Tout le public connaît l'histoire, un classique tchèque. L'art des marionnettistes est dans le matériel (de gros plots de bois brut) et le jeu déjanté, qui va toujours un tout petit peu trop loin (une marionnette prend feu, une autre explose, est-ce vraiment voulu?) et qui tiennent tout au long de l'affaire un double langage parfait (Vous avez vu que nous jouons à croire que c'est pour de vrai, n'est-ce pas?). Le spectacle est terminé, les marionnettes sont restés sur le plateau, un petite fille prend les plots et se fait une sculpture à sa fantaisie. Il y a aussi l'exposition des marionnettes de la compagnie Naivni Divadlo, qui est au cœur du Festival et expose 70 ans de marionnettes. Comme le GAR est sorti il y a peu d'une expérience semblable, la comparaison m'a titillé les méninges, bien sûr. Mais comparaison n'est pas raison. Ici, il y a d'un côté le style inimitable des marionnettes en bois, ces énormes foules de marionnettes magnifiques qui sont si fortes, et puis tout à côté d'autres choses aux styles épars. On voit qu'à chaque nouveau projet, nouveau metteur en scène, nouvel artiste plastique … les choses changeaient beaucoup, et on ne peut pas parler d'un style de la compagnie. Et puis quand on entre dans l'histoire récente on ressent la force d'une équipe qui repose sur des valeurs artistiques propres, qui fonctionnent sur la durée, qui avancent de spectacle en spectacle vers une qualité toujours plus haute. C'est la grande réussite de Stanislas Doubrava d'avoir réuni ces artistes et de les maintenir ensemble. A propos leur dernier spectacle mérite quelques mots. C'est aussi un jeu de mecs : le petit train. Un chien voit une chienne et tombe amoureux. La belle entre dans la voiture de son maître et s'en va. Le chien part à sa recherche, avec sa locomotive. Les péripéties sont drôles, les caractères adorables, et toujours ces comédiens qui posent des rails, des gares et des tunnels! Le seul mot du spectacle est « wouf ». Comme dit l'administrateur, en terme de droits d'auteur c'est cher payé le mot !

 

L'autre exposition est due à UNIMA tchéquie. UNIMA a été fondée à Prague et fêtait en 2019 ses 90 ans d'existence – année qu'ont choisi les marionnettistes de Suisse pour saborder leur association! A l'occasion de cet anniversaire une exposition extraordinaire a été mise sur pieds, qui était visible à Liberec. Kasparek, le héros populaire était à l'honneur, dans ses couleurs rouge et blanc, vingt fois répété jamais identique à lui même. Quelle magnifique et si rare sensation. Ce n'est pas tant le personnage qui nous inspire, mais la manière dont il est interprété par le sculpteur.

 

« Au Bord du Monde » part en tournée. Après quelques représentations scolaires pour chauffer la machine la compagnie s'en va à Charleville-Mézières, au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes. Septembre est doux, nous retrouvons cette ville chérie, nos amis, notre mythique logeur qui depuis tant d'années réserve sa meilleure chambre au GAR. Charleville baigne dans l'atmosphère des marionnettes, elle qui abrite l'Institut International de la marionnette , avec sa bibliothèque, son centre de recherche, sa résidence de la villa d'Aubilly réservée aux chercheurs et créateurs, son Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette, son musée de l'Ardenne qui présente lui aussi une belle collection de …. marionnettes bien sûr! surtout cette année 2019, avec un magnifique exposition de UNIMA. Et bien sûr son Festival Mondial, gigantesque entreprise qui se décline entre un festival In en salle, un Festival en rue et un Festival Off dans les salles des centres sociaux sous responsabilité de la ville. Tout ceci a pris du temps à s'équilibrer, depuis le chaos des années 90, jusqu'à au trop strict contrôle des années 10, pour arriver aujourd'hui à une formule qui ravi le public : des habitants, des professionnels, des amoureux de la marionnette et des écoles et qui viennent nombreux aux spectacles gratuits du Off, comme à tout ce qui se joue dans la rue, et aussi bien sûr aux spectacle du In. La sauce a pris, et personne dans le monde, s'il a un intérêt pour la marionnette, n'ignore le nom de de Charleville. Aucun Carolo n'est inculte en ce qui concerne la marionnette : l'Asie ou les Amériques, la tradition belge ou la lointaine javanaise, la marionnette pour adultes ou le spectacle pour bébés : ils ont tous vu beaucoup de très bons spectacles depuis leur plus jeune âge, et on ne peut pas leur en faire accroire.

 

Voici donc où se lance le GAR, avec joie et tranquillité. C'est que depuis 1986 le GAR a joué à chaque Festival, et la pression est aujourd'hui largement retombée, laissant la place au plaisir. Nous jouerons dans trois salle différente, tout au long du festival. Nous sommes arrivés en avance. Il y a de la place dans les vitrines pour nos affiches et les deux petits bons hommes dessinés par Mina Trapp plaisent. Miche et Drate envahissent les rues du centre. Nous visitons les salles, nous précisons les derniers détails. Et déjà la liste de nos invités est impressionnante. Ils sont plus de cinquante et viennent de Chine et d'Argentine, d'Allemagne et du Québec, des USA , d'Italie, d'Espagne, et même de Suisse… on ne pouvait pas imaginer mieux. Jamais encore le GAR n'avait rencontré un tel succès parmi les professionnels. C'est une semaine de rêve. Nous rencontrons une quantité d'amis, nous visitons de magnifiques expositions, nous voyons très peu de spectacles, nous rendant seulement sans stress aux représentations auxquelles des amis nous ont invités. Le chapiteau des lyonnais nous a bien plu, en particulier le travail de Jade Malmazet. C'est une marionnette sac – la même technique de base que celle utilisée par Paola Busca dans « Au Bord du Monde » - dont les changements de tête racontent l'histoire. Et puis deux spectacles d'ombres délicieux et imaginatifs : « le Cri des Minuscules », une délirante rencontre en musique avec les insectes, et le très poétique spectacle de micro-lumières « Un peu perdu ».

 

Ensuite les choses vont en s'accélérant. Le GAR déménage son atelier qui sera repris par Pierre-Alain et Paola dans le cadre du projet CASA BLAVA en Espagne – nous en reparlerons dans un autre article. Nous portons plus loin nos valises, et e'est à Lisbonne que la tournée continue, avec la première du spectacle en langue espagnole. Nous sommes accueillis par le Musée de la Marionnette, installé dans un magnifique bâtiment, l'ancien couvent des Bernardines au cœur du quartier Madragoa, en vieille ville. « Au Bord du Monde » est programmé dans un cycle international de très haut niveau, avec quelques-uns parmi les meilleurs marionnettistes du moment : Stephen Mottram, la compagnie El Patio, Blind Summit, Javier Aranda, Tian Gonbau, Les Anges au Plafond, Ines Pasic …. quel honneur! L'équipe du Musée est très chaleureuse, la direction impeccable, la salle et l'équipement parfaits. Pour ce premier déplacement du spectacle à longue distance nous avons dû abandonner l'équipement technique en route, et faire confiance à celui de nos hôtes. Bien nous en a pris. Le spectacle s'est libéré du carcan du cadre de scène, les images produites avec de gros projecteurs distants sont plus belles encore, Paola Busca gagne en sûreté à chaque jour. Les écoles aiment, surtout les grands ados, et les autorités suisses aussi, venues de l'Ambassade pour faire connaissance. Lisbonne s'empare de nos deux cœurs. Ses ciels, ses couleurs, sa foule, sa langue chantante. Nous ne jouons qu'une fois par jour, et dès que nos marques sont prises, il nous reste du temps pour flâner. Nous découvrons avec bonheur la collection de Gulbenkian, après bien des déboires dans des musées modernes qui font leur réputation sur la perfection de leur enveloppe architecturale davantage que sur la puissance de leurs expositions. Et puis nous revenons à notre petit musée de la marionnette, et c'est merveille de se plonger encore et encore dans ses très belles collections (Asie et Afrique surtout). On est au cœur d'un ancien empire. Il est bien loin le temps où cela transpirait la puissance, mais la culture portugaise est tout imprégnée des soldes du voyage. C'est beau, c'est un lointain assumé, comme ces christ peints à la mode japonaise de l'époque sur des paravents de laque. Incongrue rencontre des cultures. C'est au musée de l'Orient que se trouvent les plus belles pièces du genre.

 

Ici nous ouvrons la première parenthèse chinoise, avec la tournée de « Derrière chez moi » à Pékin.

 

Nous sommes de retour à Barcelone, à la miraculeuse salle Fenix, qui toujours se réinvente. Si c'étaient des shadoks on dirait d'Isabella et Felipe qu'ils pompent. Sans leur incroyable et continu déploiement d'énergie leur petit navire aurait coulé. Ils sont bien seuls pour défendre le théâtre de marionnettes dans la grande et multiculturelle Barcelone. Pourquoi donc les subventions de la ville et de la région ne leur parviennent-elles pas? Peut-être que le fait qu'elle est Italienne et lui Chilien n'y est pas pour rien, dans la Catalogne contemporaine? La salle compte quarante cinq places. La scène est tout juste assez grande pour « Au Bord du Monde ». Le Consulat suisse a prévu une réception pour l'occasion de la première : ce n'est pas tous les jours qu'une compagnie Suisse joue en espagnol à Barcelone, une pièce d'un auteur Suisse. Gruyères et champagne, on se régale, les rencontres sont à nouveau a l'agenda.

 

C'est l'heure de la seconde parenthèse chinoise de l'automne, avec la tournée de « Touda et Paki » à Quanzhou.

 

Au tout début décembre le GAR s'envole vers Alicante. Le Festival Festititeres nous accueille. Nos amis de Pékin nous ont rejoint, désireux de connaître ce Festival et l'Espagne. Nous retrouvons aussi le couple d'amis cubains qui nous avaient si chaleureusement accueillis à Santa Clara lors de la création de « Tuda y Paki » dans l'île. La particularité du Festival dirigé par Angel Casado est que les participants y restent longtemps, tous logés dans le même hôtel. C'est un moment privilégié pour échanger avec tous ces artistes, dont la plupart sont espagnols: la compagnie EL PATIO de Logroño nous raconte l'histoire d'un village englouti sous les eaux d'un barrage. Bizarrement on en vient à penser à tout autre chose, à ces forces qui ruinent certains destins, s'acharnant alors que la résilience confère grandeur, force et durée aux victimes. Ces ouvertures de lectures sont rendues possible par la grande clarté des images, la pureté des marionnettes et la simplicité des effets de surprise. Le lendemain on découvre une autre perle du Théâtre de l'Abast, de Valencia. C'est « Rob », la solitude hallucinée d'un Robinson contemporain. La performance de l'acteur est superbe. Le lendemain, c'est une brésilienne de Barcelona, Joana Rhein qui envoûte une grande salle avec son spectacle de magie et les petites merveilles marionnettiques qui ponctuent sa performance. Allez donc savoir pourquoi je pense ce soir au fabuleux Jozef van den Berg et à ses petits objets qui prenaient vie d'une manière hallucinante sous ses doigts. Monsieur Portemonnaie restera toujours en ma mémoire. Ici, à Alicante, on assiste encore à la réunion décisive du jury des enfants, qui avec tout le sérieux de la situation attibue de manière tout à fait sensée le prix à Emilia Lang, une marionnettiste et illustratrice elle aussi de Barcelone, qui travaille avec beaucoup de finesse et de douceur, dans un décor entièrement naturel, détail qui a emporté l'adhésion du jury des enfants.

 

Et puis cela vaut la peine de le souligner, pour une fois un journaliste fin connaisseur de la marionnette a vu notre travail, ce qui n'était pas arrivé depuis fort longtemps. et a publié sur son blog un long article très élogieux. Voilà une potion bien bonne pour le moral. Toni Rumbau est le journaliste espagnol de référence dans le monde de la marionnette. Son article en espagnol et la traduction en français se trouvent sur notre site.

 

Nos amis chinois nous accompagnent à Fribourg, nous leur ouvrons les portes du Musée Suisse de la Marionnette, et de ses magnifiques magasins. La tournée se termine et la première neige tombe sur le Moléson, Monsieur Yang chante dans la pente une magnifique mélodie probablement en mandarin, et on ne saura jamais s'il vante la pureté du parti communiste ou la beauté poétique des flocons. Il s'émerveille de la bêtise de la langue anglaise qui n'a qu'un seul mot pour parler d'une chose aussi riche que la couleur de la neige : white, white? Only white!!!

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